Entre morts et vivants

C'est la nuit du 1er au 2 novembre, la nuit des morts. Il est 3h du matin, j'arrive à Cucuchucho, un des nombreux petits villages qui bordent le lac de Pátzcuaro. Les grilles du cimetière à peine franchies, je découvre un spectacle extraordinaire, inoubliable.
Les tombes, éclairées d'innombrables cierges, sont toutes admirablement décorées de cempasuchitles* oranges et de terciopelos* rouge sang. Sur chacune d'entre elles trônent des petits paniers remplis de nourriture : pain des morts, maïs, chayotes aux épines acérées... Les femmes, les hommes, les enfants, les vieillards sont assis autour des tombes et parlent doucement. Certains luttent contre le sommeil ; d'autres, enfouis sous des montagnes de couvertures, s'endorment auprès des morts. La brume, les effluves de copal ** et la fumée des feux de bois, allumés çà et là entre les tombes, drapent lentement le cimetière d'un air fantasmagorique. L'ambiance est à la fois paisible et solennelle ; elle balance entre joie et recueillement.
Je veux garder en mémoire ces émouvantes retrouvailles entre morts et vivants. Je prends des dizaines de photos. Des photos d'ambiance, quelques portraits. Personne ne s'en offusque.

fête des morts Mexique
© Laurange

Je retournerai au cimetière quelques heures plus tard. Près d'une tombe, une petite fille me tire alors par la manche : "Señorita, tu peux me prendre en photo avec ma grand-mère ?"

fête des morts Mexique
© Laurange

Une autre culture.


* fleurs que l'on offre traditionnellement aux morts.
** résine que l'on fait lentement se consumer, comme l'encens, lors de cérémonies religieuses.


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_ Laurange || 07-11-2006    Commentez

Quand la vie communie avec la mort

Dans quelques jours, ce sera la fête des morts au Mexique.

fête des morts Mexique
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Ce jour là et cette nuit-là "nous partagerons avec nos compatriotes leur joie et leur tristesse -joie parce que même si nous pleurons nos morts parce qu'ils sont morts, le souvenir de leur séjour est une joie- et nous partagerons (...) les aliments aussi bien des morts -on pose sur les tombes des défunts des fruits, des biscuits, des tortillas et du chocolat- que ceux des vivants, ce délicieux pain appelé pain des morts et aussi les crânes, fémurs, tibias et cercueils en sucre et nougat d'amande.

fête des morts Mexique
© Laurange

Je dirais (...) qu'aucune affirmation de l'amour pour la vie n'est aussi forte que celle symbolisée par le fait de manger des crânes en sucre car (...) il faut que chacun des crânes porte sur son front le nom de celui qui le mange... et y a-t-il quelque chose qui represente mieux, avec plus d'élégance et d'humour, le désir impossible mais toujours vivace du triomphe de la vie sur la mort ? Y a-t-il quelque chose de mieux que de manger sa propre mort...et que la mort ait le goût d'une friandise ?"

Ce texte a été écrit par Fernando del Paso, un écrivain, dessinateur et peintre mexicain qui a vécu 7 ans à Paris. Il est extrait du livre qu'il a amoureusement rédigé avec sa femme Socorro : "Douceur et passion de la cuisine mexicaine", publié aux éditions de l'aube. Ce livre est un des seuls livres en français qui soit véritablement dédié à la cuisine mexicaine, et qui évite enfin exotisme à deux balles et lieux communs. Vous y découvrirez des recettes (mais pas seulement), parfois compliquées, parfois très simples, mais toujours mexicaines et réalisables avec des produits que vous trouverez aisément en France.


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_ Laurange || 24-10-2006    Commentez

Que la fête commence !

posadas Mexique
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Les festivités de fin d'année ont officiellement commencées. Et comme le précise Volker, les fêtes, au Mexique, prennent forcément des dimensions surnaturelles. On a d'ailleurs coutume d'appeler ces fêtes de fin d'année le "marathon Lupe-Reyes", car elles débutent le 12 décembre, jour de la fête de la Vierge de Guadalupe, pour s'achever... le 6 janvier, avec la fête des rois.

Le 16 décembre commence la période des "posadas". Pendant les 9 jours qui précèdent noël, à la tombée de la nuit, familles et amis se rassemblent pour rejouer la scène où Marie et Joseph cherchent un logis à Bethléem. Ils forment alors une procession joyeuse, entonnent des chants de l’avent et des cantiques. Arrivés à la maison qui doit recevoir la posada, une partie du groupe entre, tandis que l’autre reste à l’extérieur.

Le groupe resté à l’extérieur frappe à la porte, puis demande l’hospitalité, en chantant :

En el nombre del cielo
os pido posada
pues no puede andar
mi esposa amada
(au nom du ciel
je vous demande l’hospitalité
puisque ne peut plus marcher
mon épouse bien-aimée)


De l’intérieur, l’autre groupe répond :

Aquí no es mesón
sigan adelante
yo no puedo abrir
no sea algún tunante
(ici ce n’est pas une auberge
poursuivez votre chemin
je ne peux pas vous ouvrir
si vous étiez un voyou)

Les pélerins réitèrent leur demande quatre fois, jusqu'à ce qu'enfin, la porte s’ouvre. Tout le monde pénètre alors dans la maison, et la fête commence ! On mange des buñuelos, on boit de l’atole (une boisson à base de maïs) et du ponche (à base de fruits et très souvent d’eau de vie) brûlants pour se réchauffer. On allume des feus de bengale.

On accroche la piñata, une étoile en papier mâché dont les 7 branches représentent les 7 pêchés capitaux. Chacun la frappe à tour de rôle, en chantant. En la brisant, on libère les douceurs qu’elle contient : fruits de saison, cacahuètes et bonbons.
Dans les grandes villes, et notamment à México, la posada se résume souvent à une fête entre amis, au ponche et à la piñata.

Le soir du 24 décembre, c'est la "nochebuena", le réveillon. C’est l’occasion de réunir toute la famille autour d’un consommé de crevettes, d’une dinde farcie, d'un cochon de lait ou d’un plat de morue, de romeritos (c’est un légume dont l’aspect évoque celui du romarin), d’un fruit cake (gâteau aux fruits confits, réalisé un mois avant noël, et imbibé d’alcool), d’une salade de fruits frais et de ponche.

Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, on fête la nouvelle année. On prépare pour l'occasion du pozole (soupe à base de porc et de maïs), des tamales, des buñuelos... et, évidemment, on boit jusqu'à plus soif.

Le 6 janvier, c'est l'épiphanie. On déguste la "rosca de reyes", une brioche aux fruits confits où sont cachés une ou deux fèves. Comme en Espagne, les cadeaux ne sont en principe pas échangés avant ce jour-là. En réalité, beaucoup d’enfants reçoivent double ration de cadeaux : le 25 décembre de la part de Santa, et le 6 janvier, de la part des Rois.


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_ Laurange || 15-12-2005    Commentez

N'oublie pas que tu vas mourir

fête des morts Mexique
© Laurange

Sois heureux aujourd'hui, car tu seras mort demain.

Dans quelques jours aura lieu une des fêtes les plus importantes et spectaculaires du Mexique : la fête des morts.

Au Mexique, la mort n'effraie pas : c'est un processus naturel et inévitable. "Le mexicain est un familier de la mort, il en plaisante, il la caresse, il dort avec..." *. Et chaque année, il la célèbre.

La fête des morts se déroule sur plusieurs jours : les âmes des enfants arrivent le 31 octobre, celles des adultes le 1er novembre. Le 2 novembre, les morts repartent pour une année.
Les familles se rendent au cimetière, nettoient les tombes, apportent des fleurs, de la musique, des boissons et de la nourriture.
Dans chaque maison, on dresse un autel en l’honneur des défunts, où on dépose de l’encens, des fleurs, des cierges, des photos et des objets appréciés des défunts : des jouets, de la téquila, des cigares... On y place aussi des têtes de mort en sucre, ou en chocolat, symboles de la mort et de la renaissance, et du pain des morts, un pain rond et sucré décoré de larmes et d’ossements.

La fête des morts n’est pas morbide. Elle est au contraire paisible et joyeuse. Car si les mexicains débutent la journée par des prières, ils la terminent au cimetière, en aidant les défunts à vider les bouteilles de téquila au son des mariachis !

Cette coutume vous semble sans doute déroutante, peut-être même choquante. Et si c’était tout simplement une autre manière d’envisager la vie, avec fatalisme et optimisme ?

* Octavio Paz


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_ Laurange || 23-10-2005    1 Grain de sel - Commentez


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